L’HOMME ATLANTIQUE de MARGUERITE DURAS.

Cinéma 82, n° 277, janvier 1982.

L’Homme Atlantique est peut-être le premier film à vous faire regarder les images les yeux fermés. Peu importe, que certains cinéastes aient réussi auparavant, par éclairs, à faire la même chose ; jamais, avant Marguerite Duras, on avait été porté, corps et âme, vers un au-delà bien impossible à qualifier, le projet lui-même, dans sa folie, ne sachant pas où il va. Et pour cause !

Le fait est là ! On décolle. Peu importe aussi que l’on ne retienne, des paroles chuchotées par la voix de Marguerite Duras, rien du sens mais beaucoup de la sensualité d’une voix qui, depuis Le Camion, envahit de plus en plus un espace en friche. L’Homme Atlantique ne vous prouvera pas que le cinéma, c’est ça, ni qu’il faille absolument prendre ce cinéma comme modèle, ni que c’est un grand film, ni que le cinéma est le sommet de tous les arts, ni que le noir vaut mieux que le bleu, le rouge ou je ne sais quoi d’autre. Non, L’Homme Atlantique est ailleurs, au-delà, comme je le disais il y a un instant, de tout le cinéma qui se fait et des films précédents de Marguerite Duras. Son au-delà, c’est l’absence d’au-delà. Son cinéma, c’est son absence de cinéma. L’Homme Atlantique vous prouvera seulement que le cinéma est fragile.

Il est juste de dire que ces quarante minutes de noir sont les plus belles images que Marguerite Duras ait imprimées sur la pellicule depuis Détruire, dit elle car, en gagnant ce pari fabuleux de faire rester un spectateur devant l’écran noir de son film, notre Marguerite nationale a atteint ce qu’elle désirait depuis longtemps : faire du vide une matière pleine, faire du néant, un océan d’images. Vous l’avez compris, L’Homme Atlantique est un film impossible. Paradisiaque. Vertigineux. Et, tout compte fait, l’entreprise méritait d’être tentée car, à voir l’air ébahi des spectateurs après ces quarante minutes de voyage intergalactique dans notre pensée, on ne peut que dire bravo à Marguerite Duras. Elle a essayé. Et elle a réussi. Pourquoi ? Peut-être parce que L’Homme Atlantique est un film de la peur. On pourrait le sous-titrer : Les Mystères de Marguerite. Car en imprimant des mots sur le néant, elle nous propulse dans le trou noir de sa pensée. Bringuebalé, chahuté, on en sort ragaillardi, pimpant neuf et lavé de mille détritus d’images qui nous collaient à l’esprit. Après tout, si un peintre a peur de la toile blanche et un écrivain la peur de la page blanche, pourquoi un cinéaste n’aurait-il pas la peur d’un film ? Et ainsi, ce dernier, incapable d’imprimer quoi que ce soit, seulement des mots balancés par une voix d’outre-monde ?

Je donnerais tout ce que j’ai vu ces derniers mois pour ces quelques milliers de photogrammes noirs. Peu importe, enfin que Marguerite ait intercalé quelques « chutes » d’Agatha, comme pour nous sécuriser avant le grand plongeon final, car, quand on saute dans le vide, on n’a de compte à rendre à personne.

Gérard Courant.

 


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