image du film.COEUR BLEU (2ème partie de la tétralogie LE JARDIN DES ABYMES)

Année : 1980. Durée : 1 H 25'

Fiche technique :
Réalisation, scénario, image, montage : Gérard Courant.
Musiques : Vivaldi, Kraftwerk, Johan Strauss.
Chansons : Brigitte Bardot, Marilyn Monroe, Leonard Cohen.
Interprétation : Gina Lola Benzina.
Tournage : 13 au 16 juillet 1980, dans les Pyrénées : Les Angles, Font Romeu, lac des Bouillouses (France).
Production : K.O.C.K. Production, Gérard Courant, avec le concours de l’Association pour le Rayonnement du Cinéma Expérimental (Dominique Noguez), la Société Kodak Pathé (Bernard Jubard) et le Cinéma Studio 43 (Dominique Païni).
Diffusion : Les Amis de Cinématon.
Format :
16 mm.
Pellicule : Kodachrome, Ektachrome, Revue.
Procédé :
Couleur. Sonore.
Collections publiques :
Forum des images, Paris (France).
Cinémathèque de Bourgogne-Jean Douchet, Dijon (France).
Première projection publique :
16 octobre 1980, Cinémathèque Française à Paris (France).
Principales manifestations :
Cinémathèque Française, Paris (France) 1980, 1982, 1991, 2002
Festival, Thessalonique (Grèce) 1981
Festival "Perspectives du Cinéma Français", Cannes (France) 1981
Festival, Montecatini (Italie) 1981
Festival L’Autre Cinéma, Paris (France) 1981
Festival Independant French Cinema, Millennium Film Workshop, New York (États-Unis d’Amérique) 1982
Festival Vive le Cinéma Français, Bagnolet (France) 1982
Festival International du Super 8, Montréal (Canada) 1982
Rétrospective 30 ans de Cinéma Expérimental en France, Paris (France) 1982
Rétrospective 30 ans de cinéma expérimental en France, Montréal (Canada) 1982
Festival La Dernière Vague, Bruxelles (Belgique) 1982
Rencontres Cinématographiques, Marcigny (France) 1982
Festival d’Automne, Paris (France) 1982
Semaine Art Press, Paris (France) 1982
Festival de l’Écologie et de l’Environnement, Montpellier (France) 1983
CAC Voltaire, Genève (Suisse) 1983
Théâtre de Poche, Bienne (Suisse) 1983
Cinémathèque Suisse, Lausanne (Suisse) 1983
Festival Super 8 Frankreich, Vienne (Autriche) 1983
Rencontres Cinématographiques, Prades (France) 1983
Festival International, Leicester (Grande-Bretagne) 1985
Festival International du film Non Professionnel, Kelibia (Tunisie) 1985
Rencontres cinématographiques, Digne (France) 1986
Semaine du Cinéma Expérimental, Madrid (Espagne) 1991
Rencontres du 8e type, Tours (France) 1995
Rencontres Cinémaginaire, Argelès-sur-mer (France) 1997
Rétrospective Jeune, dure, et pure, la Cinémathèque Française à Paris (France) 2002
Festival du Cinéma Méditerranéen, Montpellier (France) 2003
Gulf Film Festival, Dubaï (Émirats Arabes Unis) 2011
Site YouTube, 2012
BAFICI, Buenos Aires Festival Internacional de Cine Independiente, Buenos Aires (Argentine) 2012
Prix :
Festival International du Super 8, Thessalonique (Grèce) 1981.
Cité dans les 10 meilleurs films de l'année par le magazine Visions (Belgique), 1981.
Sortie : Cinéma Studio 43 à Paris (France), 22 décembre 1981.
Dédicace : Le film est dédié à Abel Gance.

Présentation >>>

Un film en couleurs dédié à Abel Gance
Sur le cosmos,
La terre,
Le ciel,
L'eau,
Qui raconte comment l'héroïne
(Gina Lola Benzina)
Longtemps après la destruction du monde,
Quand la vie a repris son cours,
Transperce une série d'espaces désertés
Traverse le monde,
Pendant qu'elle vit une aventure troublante,
Saisissante,
Qui lui fait connaître
Toutes les peurs,
L'angoisse,
L'amour
Et rêve éveillée
Que l'espace naît ici du temps
Avant qu'elle se précipite
Dans un tourbillon
Et se dissolve
Dans les profondeurs du cosmos
Pour l'éternité
Coeur bleu.

(Gérard Courant)

A film in colors dedicated to Abel Gance
About the cosmos
The earth
The sky
Water
That tells the story of how the heroin (Gina Lola Benzina)
A long time after the destruction of the world
When life has come back to earth
Transpierces a series of vacuous spaces
Crosses the world
While she lives through an adventure
That stirs her
That seizes her
That shows her
All fears
Anguish
Love
And daydreams
That space is born here of time
Before she hurls herself
Into a whirlwind
And dissolves
Into the depths of the cosmos
For all eternity
Cœur bleu.

(Gérard Courant)

Un film a colori dedicato a Abel Gance
Sul cosmo
La terra
Il cielo
L’acqua
Che raconta in che modo la protagonista (Gina Lola Benzina)
Molto tempo la distruzione del mondo
Quando la vita ha ripresso il suo corso
Penetra una serie di spazi deserti
E vive un’avventura
Conturbante
Impressionante
Che le fa conoscere
Tutte le paure
L’angoscia
E l’amore
Ella sogna ad occhi aperti
Che lo spazio nasce dal tempo
Prima di precipitare
In un turbine
E dissolversi
Nella profondità del cosmos
Per l’eternità
Cœur bleu.

(Gérard Courant)

In this journey, Courant’s heroine wonders through the clouds and Pyrenees mountains “way after the world’s destruction”. Devoted to Abel Gance, in this second edition of the Le Jardin des Abymes tetralogy, Courant was inspired by the actress to reproduce her world in transit, as well as by certain cultural references that worked as starting points: “As a matter of fact, Coeur bleu is a portrait of Gina Lola Benzina. Her name recalls –and also strikes as– a fictitious character. It is a name that sparks our imagination: it reminds us of films and songs from the 50’s, Italian cinema from that time, and the mocking tone of Rock and Roll”. Songs by Brigitte Bardot, Marilyn Monroe and Leonard Cohen, scores by Vivaldi, Kraftwerk and Johan Strauss, they all form this eclectic and defying musical atmosphere from which Courant dreams about a point of view that would allow him to find a rhythm in a constantly changing abysmal paradise.

(Diego Trerotola)

En este periplo, la heroína de Courant se pasea “mucho después de la destrucción del mundo”, en un viaje por entre las nubes y las montañas de los Pirineos. Dedicada a Abel Gance, en la segunda parte de la tetralogía Le Jardin des Abymes, Courant se inspiró tanto en la actriz, para generar su mundo en tránsito, como los referentes culturales que funcionaron como punto departida: “De hecho, Coeur bleu es un retrato de Gina Lola Benzina. Su nombre suena –impacta, incluso– como el de un personaje de novela. Es un nombre que alienta nuestra imaginación: nos recuerda al cine y las canciones de la década del ‘50, al cine italiano de aquella época y al toque burlón del rock and roll”. Canciones de Brigitte Bardot, Marilyn Monroe y Leonard Cohen, música de Vivaldi, Kraftwerk, Johan Strauss forman ese colchón sónico ecléctico y desafiante desde el que Courant sueña con el punto de vista que permita ritmar un paraíso abismal en continua recreación.

(Diego Trerotola)

Critique >>>

UNE OEUVRE EXISTENTIELLE ET IMPRESSIONNISTE

Coeur bleu n’est ni un documentaire, ni un film de fiction et pas vraiment un film expérimental. Il s’agirait, pardonnez-moi l’emploi de ces termes un peu datés, d’une oeuvre existentielle, impressionniste, dans laquelle l’auteur a mis, sous forme de collage, les différents stimuli culturels qui le travaillaient au moment où il a tourné le film.

Afin de nous imprégner de l’atmosphère qui a présidé à l’élaboration de cette bande, reproduisons les déclarations de Courant : « Un film en couleur dédié à Abel Gance sur le cosmos, la terre, le ciel, l’eau, qui raconte comment l’héroïne, longtemps après la destruction du monde, quand la vie a repris son cours, transperce une série d’espaces désertés, traverse le monde pendant qu’elle vit une aventure troublante, saisissante, qui lui fait connaître toutes les peurs, l’angoisse, l’amour et rêve éveillée que l’espace naît ici du temps, avant qu’elle ne se précipite dans un tourbillon et se dissolve dans les profondeurs du cosmos pour l’éternité : Coeur bleu ».

Ce support « mythique » est présent au niveau des vingt-et-un intertitres qui ponctuent le film. L’image nous montre Gina Lola Benzina évoluant, en pointillé, dans un paysage montagneux pyrénéen. Il n’y a pas d’action, de psychologie, mais de simples situations créées par les positions de l’interprète au sein de son environnement et la manière dont le cinéaste la cadre, la filme : en accéléré, en gros plan... Il s’agit, en fait, d’un portrait intimiste inscrit dans une nature vivante. La reconstitution d’un éventuel trajet narratif ne peut s’opérer que mentalement par, d’abord, une sensibilisation à ce ciment éclaté, en miettes, qu’il s’agit de reconstituer à partir des éléments épars que l’auteur nous propose : diverses images de l’actrice, musique de Vivaldi, chansons de Brigitte Bardot, impact poétique des intertitres, etc.

La nécessité de Coeur bleu qui ne révolutionne rien, qui ne contribue pas à une quelconque lutte de libération (...), est d’affirmer le droit à la libre création pour tout un chacun. Une des clés que l’on peut donner au lecteur pour l’aider à pénétrer dans ce film est de jouer avec les divers éléments de Coeur bleu, plutôt que d’essayer vainement d’en trouver une signification rigide. Le déclic émotionnel peut se déclencher hors de tout raisonnement, c’est même la fonction essentielle de l’art.

(Raphaël Bassan, La Saison cinématographique 82)

 



C'EST COMME UNE CHANSON

Pourquoi Courant ? Parce qu’il insiste. S’il réussit à faire parler de lui ici et là, c’est que, d’abord, lui aussi n’arrête pas de tourner. De montrer ses bobines. D’inviter. De s’agiter. Résultat : j’ai fini par voir un de ses longs métrages, et tout ce préambule est seulement destiné à bien indiquer que ce film, Coeur bleu, n’est qu’un des films de Courant, un exemple entre mille. Un échantillon.

Alors ? Eh bien, ça se regarde. En 1 heure 20, on voyage sur les talons (façon de parler, on ne voit que son profil, sa nuque, ses oreilles, sa bouche très rouge) de Gina Lola Benzina, perdue dans les montagnes et les nuages pyrénéens, habillée très chic, négligé, touriste quoi. Elle regarde hors-champ, elle cherche, elle à l'air d'attendre. Des nuages en accéléré, défilent quelques fois. Un chien. Un sentier. Des passants. Images heurtées, soudain, cartons rétro-poétiques, il arrive même que Gina court. Et c'est tout ? Oh, presque ! Une bande son n'arrête pas de se contenter paresseusement de faire entendre de vieux airs de Bardot, le synthé machinal et disco de Kraftwerk, Marilyn, du classique, Leonard Cohen. Tout cela, ensemble, n'est pas sans charme. On se laisse bercer par ce mélange guilleret, sucré, et on attend. On sait que rien ne viendra troubler la logique un peu facile des successions de séquences, que la musique continuera ainsi, ininterrompue, que tout restera dans l'ordre, le même, jusqu'à la fin. L'ordre : on attend que l'ordre touche à sa fin, que les lumières se rallument, que la musique s'arrête. Quand c’est fini, c’est comme une chanson. L’air reste un peu dans la tête, il s’entête, on repense à quelques rimes. Et puis, c’est vraiment fini, on sort dans la rue, on respire. On n’a pas rêvé, on a vu un film, un vrai. Seulement, il est petit. Il ne cherche pas à atteindre des sommets. Et pourquoi ne trouverait-on pas du charme à une désuète aventure en petit format ? Oui, pourquoi ?

(Louis Skorecki, Cahiers du Cinéma, n° 329, novembre 1981)

 



UNE ESPIÈGLE DÉRADE PANTHÉISTE

Gérard Courant, sans doute le plus doué, et certainement le plus prolifique (avec Joseph Morder) des francs-archers actuels du Super 8 fransquillon exigeant, qui était venu introduire les cinéphiles bruxellois à l'oeuvre de ses frères d'armes et présenter lui-même son long-métrage le plus renommé, Coeur bleu, une espiègle dérade panthéiste complètement improvisée en un week-end qui fait de l'auto-complaisance même la plus excédante ailleurs un véritable art de filmer libre.

(Noël Godin, Les Amis du cinéma et de la télévision, n°312-313, mai-juin 1982)



UN DES ÉVÉNEMENTS LES PLUS IMPORTANTS DU FESTIVAL DE CANNES

Dans son genre, c’est un des événements les plus importants du festival (N.B. : de Cannes). La projection de Coeur bleu, le film de Gérard Courant de la section Perspectives du Cinéma Français, ouvre aux jeunes auteurs-réalisateurs des horizons que personne ne soupçonnait. Ce long métrage, qui dure une heure vingt et qui a pu faire l’objet d’une impeccable projection dans la salle du Star 2, n’a coûté que 1100 F. Vous avez bien lu : 110 000 centimes. Ce n’est pas le fruit d’un miracle, mais le résultat des progrès considérables qu’a fait, ces dernières années, le Super-8 (Le film fut ensuite retravaillé à la truca en 16 mm)

Cœur bleu, pour l’instant, n’existe qu’à un seul exemplaire. Les frais de production, qui atteignent moins de la moitié du SMIC, couvrent essentiellement l’achat de la pellicule (développement compris). Il s’agit d’un Kodachrome 25 ASA de type inversible, c’est-à-dire que le négatif même devient positif par une opération de laboratoire. Mais l’essentiel est ailleurs. Il réside dans la qualité exceptionnelle de cette émulsion assez lente, qui permet une projection absolument impeccable sur des écrans que leur format réservait jusqu’ici au 35 mm. Autre avantage : la légèreté du matériel permet une prise de vues en équipe réellement minimum.

Cœur bleu a été entièrement tourné dans les lumières dorées de la Cerdagne, le réalisateur cumulant les fonctions d’opérateur, cadreur, pointeur, scénariste, monteur et tout ce qui peut être fait par un seul homme. C’est ainsi que Gérard Courant a pu tourner, au cours de l’année dernière trois longs métrages, dont plusieurs interprétés par Gina Lola Benzina, musicienne de rock dont la présence ajoute à l’insolite de l’opération Cœur bleu.

« Il est évident que le coût dérisoire du Super 8 peut permettre à de jeunes auteurs de s’exprimer en dehors de toutes les contraintes financières qui pèsent très lourdement, jusqu’ ici, sur les épaules des débutants. Cela dit, à mes yeux, le Super 8 n’est pas une arme anti-production traditionnelle. C’est surtout une manière de filmer qui répond, enfin, trente ans après, à la formule lancée par Alexandre Astruc : la caméra-stylo. Le Super 8 permet une écriture personnelle presque totalement libre. Malheureusement, les coûts de « gonflage » restent encore élevés (il faut compter 40 000 F pour une copie 16 mm et 120 000 F en 35 mm) pour permettre de donner à ce système une diffusion complète. J’espère trouver le financement pour le transférer en 16 mm. À l’avenir, je pense pouvoir travailler en 35 mm pour des films plus classiques, et poursuivre les expériences en Super 8 pour tout ce qui concerne des films consacrés à la recherche. »

(Alain Riou, Le Matin de Paris, 26 mai 1981)

 



LA LETTRE DE PHILIPPE GARREL

Tu me demandes si tu dois te présenter devant le jury de l'Avance sur recette avec ton film Coeur bleu.

Je te réponds oui pour deux raisons :

Jean-Luc Godard m'a dit un jour à l'université de Berkeley aux Etats-Uns : "L'Avance sur recettes, c'est très bien, c'est pour les cinéastes quand ils n'ont pas d'argent." (Je cite de mémoire). Or il est un fait certain c'est que tu n'as pas d'argent. Donc, une.

L'autre raison, c'est que j'ai pu voir l'autre jour en projection 8 mm Coeur bleu qui n'est pas mal du tout et que c'est une bonne idée que de gonfler ton film pour le montrer à plus de gens.

Je te souhaite bonne chance pour ce pont que tu franchis entre la critique et le film.

Un jeune metteur en scène parmi tant d'autres...

(Philippe Garrel, 15 septembre 1982)



LA FASCINATION

Présenté à Cannes en 1981, Coeur bleu est une oeuvre poème qui a pour interprète principale Gina Lola Benzina et a été tournée dans les Pyrénées. Heroïne perdue dans les montagnes, elle nous livre ses fantasmes (ou ceux inspirés par le cinéaste).

On devine la fascination que l'auteur éprouve pour sa belle interprète, et il se déchaîne en soulignant ses sentiments d'une bande son qui nous fait entendre des vieux airs de Bardot, le synthétiseur et le disco de Kraftwerk, Marilyn et le déjà classique Leonard Cohen.

Ce savant mélange fait passer pour facile une oeuvre somme toute pas si expérimentale que cela, et un film d'amour fait avec beaucoup d'habileté et très peu d'argent.

(Jean-Pierre Brossard, L'Impartial, 18 mars 1983)



LEWIS CARROLL, ARTHUR RIMBAUD, STANISLAS RODANSKI

Cœur bleu a été tourné en juillet 1980 dans la région des Angles et de Font Romeu, dans les Pyrénées orientales, entre 1750 et 2200 mètres d’altitude. L’interprète en est Gina Lola Benzina. La bande sonore est composée d’œuvres ou de chansons de Leonard Cohen, du groupe Kraftwerk, de Marilyn Monroe, de Johan Strauss (Le Beau Danube bleu) et de Vivaldi (L’été des Quatre Saisons). Certains des intertitres sont faits d’emprunts à Lewis Carroll, Arthur Rimbaud ou Stanislas Rodanski.

(Dominique Noguez, 30 ans de cinéma expérimental en France, 1982)



GÉRARD COURANT, LE PEREC DU CINÉMA FRANÇAIS À CINÉMAGINAIRE (ENTRETIEN AVEC GÉRARD COURANT)


Ce matin, à Argelès-sur-Mer, ce cinéaste expérimental présente Cœur bleu, un film tourné au lac des Bouillouses en hommage à Brigitte Bardot.


Qu’aimez-vous dans le cinéma ?

J’adore multiplier les expériences. J’essaie avec chaque film d’inventer quelque chose de nouveau dans le cinéma. Je ne dis pas que j’y parviens à chaque fois, mais cette volonté d’expérimentation est mon moteur qui me permet d’aller toujours de l’avant.

Depuis que j’ai commencé à faire des films, en 1976, je crois que je n’ai jamais fait deux fois la même chose. Chaque film me permet de défricher un nouveau territoire inexploré dans le cinéma et d’expérimenter une nouvelle manière de faire des films.


Cœur bleu, réalisé en 1980, a été présenté au festival de Cannes 1981 dans la sélection Perspectives du cinéma français. Parlez-nous de ce film.

Tout le film est fait avec et autour de Gina Lola Benzina, qui est l’unique modèle de Cœur bleu. J’avais déjà fait un film avec elle, en 1979, qui s’appelle Je meurs de soif, j’étouffe, je ne puis crier… J’avais été enthousiasmé par sa personnalité et par sa beauté qui étaient si troublantes qu’elles m’avaient donné envie de faire ce film. En fait, Cœur bleu est un portrait de Gina Lola Benzina. Son nom sonne – claque, même – comme un personnage de roman. C’est un nom qui fait fonctionner notre imaginaire : il nous rappelle le cinéma et la chanson des années 1950, le cinéma italien de cette époque et un zeste de dérision, très Rock and Roll, indispensable pour avoir le recul suffisant et adhérer à cette peinture.

Le film a été tourné dans le cadre grandiose des Pyrénées orientales, dans la région des Angles et de Font Romeu, entre 1600 et 2000 mètres d’altitude. Cœur bleu mêle la beauté féminine à celle de la nature et s’apparente plus à la peinture, à la musique et à la poésie qu’aux films d’art et d’essai que l’on voit au cinéma. Bref, Cœur bleu est un ciné-poème qui s’adresse à tous les gens ouverts à une autre forme de cinéma.


En quoi fut-il une expérience ?

Il fut d’abord une expérience au niveau de la technique. J’ai travaillé sur une machine qui s’appelle la truca. Cette machine permet de retravailler les rythmes de chaque plan en doublant, triplant, quadruplant, et plus encore, chaque image. Il est donc possible de modifier tous les rythmes, soit de ralentir les plans, soit de les accélérer. J’ai travaillé comme un peintre qui se bat avec les couleurs.

Ce fut également une expérience par le choix, qui est rare au cinéma, de faire un film avec un seul personnage, celui de Gina Lola Benzina. J’ai réalisé une composition cinématographique à partir d’éléments littéraires, picturaux et musicaux. C’est un film très musical avec des chansons des années 1950, celles de Brigitte Bardot et de Marilyn Monroe. Cœur bleu est, quelque part, un hommage à Brigitte Bardot.


Où vous situez-vous aujourd’hui dans le cinéma ?

Je suis un peu un extraterrestre du cinéma. De ma planète, je remarque que trop de films d’aujourd’hui manquent d’âme et d’émotions, même si, techniquement, ils sont quasiment irréprochables.

Ma période cinématographique préférée est celle des années 1950 quand Hollywood en était arrivé à une sorte de perfection et que l’on sentait poindre les prémisses de la Nouvelle vague qui allait tout balayer et inventer une nouvelle manière de faire du cinéma. Le télescopage des deux m’intéresse beaucoup.


Le cinéaste que vous êtes est-il plus proche de l’écrivain ?

Oui, j’aime travailler seul, avec ma caméra. J’ai souvent à l’esprit la philosophie d’Alexandre Astruc de la caméra-stylo : penser un film comme on pense un livre.

J’ai également toujours une pensée pour l’écrivain Georges Perec qui, pour chaque livre, proposait un exercice différent, une nouvelle aventure littéraire. À mon humble niveau, j’essaie, avec chaque film, de créer une expérience cinématographique nouvelle, je tente de découvrir quelque chose de nouveau.

(Entretien recueilli par D. Berhault, L’Indépendant, 16 mai 1997).



QUE RESTERA-T-IL QUAND TOUT AURA DISPARU ?

Cette période de vacances me permet de rattraper (un peu) mon retard et de regarder les films que Gérard Courant m’a gentiment offerts (il ne m’en reste plus que neuf en attente !). C’est toujours avec beaucoup d’intérêt que je découvre ces œuvres hors normes qui m’ont fait songer, cette fois, aux propos que Jean-Luc Godard tenait aux étudiants du Fresnoy dans le film que lui a consacré le sournois Fleischer. Il reprochait à leurs dispositifs de n’être, finalement, que des « astuces techniques » et de ne plus renvoyer au « Réel ». Comme si le cinéma n’avait plus vocation de montrer ce qui n’avait jamais été montré (et qu’on ne peut pas voir en dehors du cinéma) mais d’illustrer des idées préexistantes.

J’ai pensé à ces propos car le cinéma de Courant, des Carnets filmés aux Cinématons ne repose quasiment que sur des dispositifs. Mais ces dispositifs restent toujours ouverts au Réel, ils ne prennent leur sens que par cette réalité que le cinéaste filme comme si c’était la première fois (ou la dernière !).

(…) Ce côté « science fiction », on le retrouve dans ces deux films datés de 1980 que sont Cœur bleu (dédié à Abel Gance) et Aditya (placé sous l’égide d’Artaud). Un carton nous annonce d’ailleurs au début de Cœur bleu que l’action se déroule « longtemps après la destruction du monde » tandis que les paysages dévastés d’Adytia donnent la même impression.

Ces deux films tournés en Super 8 peuvent se résumer de manière très basique : une femme, des paysages. Paysage ruraux dans Cœur bleu (les Pyrénées) ou friches urbaines dans Aditya et des visages que Courant filme comme des paysages (et vice-versa).

Il ne faut pas ensuite vouloir trouver des « scénarios » dans ces films impressionnistes qui cherchent avant tout à filmer le présent dans ce qu’il a de plus fugace (les reflets d’un cours d’eau, une lumière sur un visage…). Encore une fois, le cinéaste enregistre des « traces » dans un univers où toute vie humaine semble avoir disparu.

Cœur bleu joue beaucoup sur le rythme, les contrepoints (les panoramiques du début sur les paysages répondants au mouvement de rotation qu’effectue Gina Lola Benzina lorsqu’elle contemple ce paysage) et les rimes visuelles (le titre renvoie aux boucles d’oreilles portées par l’actrice qui deviennent tout un monde à l’instar des étendues d’eau ou du ciel). Ce qu’il y a de beau dans le film, pour reprendre l’idée de Godard, c’est que la simplicité du dispositif mis en place par Courant (le film a été tourné pour l’équivalent de 150 euros actuels et ouvre la perspective, bien avant l’arrivée des petites caméras, que tout le monde peut réaliser un long-métrage) n’empêche pas que les images tournées, baignant dans des musiques diverses (de Kraftwerk au Beau Danube bleu en passant par Leonard Cohen, Brigitte Bardot et Marilyn Monroe), semblent être vues pour la première fois. Que restera-t-il quand tout aura disparu ? Des traces de paysages et un visage offrant peut-être un espoir…

Reste à espérer que ces films soient un jour distribués et montrés (Cœur bleu était sorti en salles – au Studio 43 de Païni, je suppose- et avait eu droit à une critique dans La saison cinématographique de 1982) afin qu’on saisisse tout l’intérêt de l’œuvre de Courant hors de son célèbre Cinématon

(Docteur Orlof, Le blog du Dr Orlof, 16 février 2010).


 


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